Des gènes errants - Clap 66 - Ames sœurs
Bonjour, la Smala-achever (clap 66)
La précédente publication, assez lointaine, mériterait d'être relue, je te l'accorde, mais si tu as la flemme et une mémoire indélébile, juste pour rappel, voici comment ça s'arrêtait :
- "(...) elle a la révélation que c’est bien Réjane qui a mis le feu à la maison de maître au perron de pierre et au portail en fer forgé. Elle le lit sur son visage.
Et son cœur tombe de haut, en chute libre."
-
C’est toi ? C’est toi qui as mis
le feu à la maison ??...
La
voix de Ludivine part dans les aigues, la colère l’emporte, et tout son corps
chavire. Puis très vite, elle n’a plus de mot, elle tente de rassembler ses idées et reprendre son souffle, rattrapée par ses souvenirs.
Cette maison, certes, elle était de plus en plus insalubre à cause de l’inertie
du père et de sa manie de tout conserver, cette maison n’était pas entretenue
et allait, à la longue, tomber en ruine, sans aucun doute. Mais, aller y mettre
le feu ! Si Ludivine avait eu des revolvers à la place des yeux, personne
n’aurait donné cher de la peau de Réjane. Mais Ludivine, pour se donner bonne
contenance et tout en reprenant ses esprits, lève les yeux au ciel. Le ciel ne
craint pas les balles perdues, le ciel accueille le calme. Pourtant, Ludivine
reste murée dans sa hargne et elle reprend, tout en
haussant le ton :
-
Mais Réjane, c’est criminel, ce que
t’as fait, là ! Tu te rends pas compte !
Puis, après un tout petit silence, alors que Réjane tente de prendre la parole, Ludivine rajoute :
-
Oui, c’est sûr, toi tu t’en fous, t’y
venais plus dans cette maison…
Et
très vite, elle enchaine :
-
T’as vraiment aucun respect pour les autres,
au final !
-
Ludi… tente Réjane pour l’apaiser.
Mais
Ludivine reprend de plus belle :
-
Oh, c’est pas la maison en elle-même.
De ça, je m’en fiche, je sais qu’elle devenait invivable, bien trop détériorée...
Mais, j’avais découvert des trucs et par ta faute, tout a brûlé, et y’a plus
rien, maintenant.
Ludivine
a des sanglots dans la voix, mais elle poursuit, coupant la parole à sa sœur
sur le point d’intervenir à nouveau :
-
Tu te souviens surement de ce bureau où
on n’avait pas le droit d’entrer, juste sous notre chambre, au rez-de-chaussée.
Réjane
acquiesce en hochant doucement la tête. Ludivine reprend aussitôt :
-
J’ai mis du temps pour y aller après la
mort de papa, mais j’y suis arrivée et… ce que j’y ai trouvé, ça m’a bouleversée.
A
nouveau, Ludivine lève les yeux au ciel et le calme la saisie. Elle continue,
ravalant ses larmes :
-
C’était trop beau, tu peux même pas imaginer…
Et
puis, elle poursuit, la voix chargée de sanglots et les yeux dans les
yeux de Réjane, éplorée, elle murmure :
-
Et maintenant, y’a plus rien… Par ta
faute…
-
Ah ouais… Et tu y as trouvé quoi ?
demande Réjane, aussi doucement que possible, détachée mais cependant curieuse.
Ludivine
regarde sa sœur à travers ses larmes et lui dit :
-
J’ai trouvé des trésors, si tu veux le
savoir. Des dessins, des cahiers que Papa avait faits. Tu n’imagines même pas
comme c’était beau. Il avait couvert les murs de dessins. De nous. De toi. De
moi. Et toi, tu arrives, et tu brûles tout… C’est dingue…
Réjane
voyant sa sœur si bouleversée se lève de table, la contourne et pose sa main
sur son épaule. Mais Ludivine la repousse, tout en continuant de vider son
sac :
-
Mais toi et lui, de toute façon, ça a
toujours été à couteau tiré. Toi et lui, vous vous êtes jamais entendus, ni
compris. Même après qu’il soit parti… qu’il soit… mort…
Réjane
ne répond rien, mais parait sereine. Elle reçoit l’information que lui balance
Ludivine comme si elle n’était pas concernée. Elle laisse le silence les
envelopper toutes les deux, mais Ludivine reprend :
-
Pourtant, toi aussi, tu as eu droit à
ton portrait dessiné sur les murs. On y était toutes les deux, de toute petite
jusqu’à… jusqu’à… Pfff… C’est malin, maintenant, je me souviens même plus. Mais
y’en avait partout, des portraits, des dessins, des petits, des plus grands,
juste nos visages, c’était trop beau, trop bien…
-
Et selon toi, ça prouve quoi ?
Ludivine
ne comprend pas la question de Réjane.
-
Ça prouve quoi, quoi ?
-
Ces dessins, ces trucs que tu as trouvés,
ça prouve quoi ? Ca te prouve quelque chose, on dirait.
Et
puis après un silence, Réjane reprend :
-
Ca te prouve que Papa nous aimait, c’est
ça ?J’imagine que tu as besoin de preuves concrètes, comme ça, des choses
que tu vois, des trucs que tu gardes pour être sûre que Papa avait de l’affection
pour toi, pour nous.
- Exactement.
Parce qu’en fait, il n’était pas très expansif, Papa, il ne disait jamais rien.
Et le fait de voir ça, ça m’a confortée, réconfortée, ça m’a rassurée, oui…
- Ah,
tu vois, tu le dis, ça t’as rassurée. Mais n’oublie pas qui était notre père…
N’oublie pas qu’il était malade, qu’il était empêché, qu’il était différent.
C’était un peu comme un handicapé du sentiment, de l’émotion, de l’expression.
- Ah
ça, tu peux le dire…
- Et
du coup, toi, t’as besoin qu’on te prouve les choses. Que ce soit concret ou
exprimé.
- Ben,
oui…
-
Et tu n’as jamais pensé que de toutes
les façons, c’est ton père, mon père, notre père. Et qu’à ce seul titre,
quelques soient les circonstances, malade ou pas, de toutes les façons, il nous
aimait ?
Ludivine
ne répond rien. Réjane adoucit encore plus le ton de sa voix :
-
Faut réajuster, Ludi, faut adapter… Il
était incapable de dire, d’exprimer, mais il nous aimait. C’est sûr. Sois en certaine…
Ludivine
s’agace, mais Réjane poursuit :
-
Moi, je l’ai compris très vite, ça.
Quand il m’a éjectée de la maison. Je suis passée par une phase où je lui en ai
voulu. Profondément.
- Oui,
mais toi, tu fonctionnes peut être comme ça, toi, t’as pas besoin qu’on te
donne des preuves, t’as pas besoin qu’on te dise, mais moi, si. Et savoir que
c’est toi, ma propre sœur qui a mis le feu à la maison, ma propre sœur qui a
éliminé les preuves de son amour… ça me met hors de moi.
-
Tu as le droit de m’en vouloir, Ludi.
Mais en voulant supprimer cette maison, j’ai voulu t’aider, j’ai voulu te faire
avancer, te faire grandir. En ayant un père comme on a eu, on peut très vite
comprendre…
Ludivine
interrompt Réjane, agressivement :
-
Comprendre
quoi ? Tu comprends mieux que les autres, toi… Tu te sens supérieure,
c’est ça ?
Mais
Réjane persiste, tout en douceur :
-
Non, j’ai jamais dit ça. Je dis tout
simplement qu’il faut que tu arrêtes de te laisser plomber par lui, il faut que
tu vives ta vie, Ludi, il faut que tu te détaches de lui et le seul moyen de le
faire c’est d’acquiescer au fait très réel qu’il nous aimait. Y’a pas de preuve
à engranger. Y’a juste à le savoir. Et tu seras portée.
Soudain,
Ludivine n’a plus rien à répondre à Réjane. Elle se sent chavirer, prise entre deux eaux ; celles bouillonnantes de colère et de réprobation et celles qui ne veulent que l'harmonie.
Un
grand vide se fait en elle, qui part du fond de ses entrailles. Sa tête lui
tourne, elle ferme les yeux, là, assise devant le repas à peine entamé. Elle s’adosse au dossier de sa chaise, dans le moelleux des coussins, prise par un
profond malaise qui peu à peu la submerge. Instinctivement, elle prend une
profonde inspiration, et puis ça relâche toutes les tensions dans son corps. C’est
alors qu’elle se sent enveloppée d’une lumière chaleureuse, réconfortante.
Ludivine ne comprend pas ce qui lui arrive. A la fois une angoisse palpable l’étreint
et dans le même temps, un trou dans l’obscurité de sa conscience s’ouvre sur
quelque chose de lumineux et d’indescriptible : aucun mot ne vient à son esprit
pour qualifier son état de l’instant. Elle se laisse fondre dans des
respirations régulières qui la calment peu à peu, l’apaisent et la dilatent tout à
la fois.
Quand
elle rouvre les yeux, elle n’a aucune notion du temps qui est passé. Une minute ?
Une heure ? Tout ce qu’elle constate, c’est que le soleil est sur le point
de se coucher, que le paysage environnant est beau à couper le souffle et que Réjane
a débarrassé la table. Elle a dû le faire très discrètement. Ludivine n’a rien
entendu. Un énorme vase trône à présent au milieu de la table, exhalant les
senteurs subtiles d’un bouquet magnifiquement composé.
Tout
est en ordre, tout est à sa place.
Ludivine alors ébauche un sourire.
Elle
regarde sa sœur qui vaque à quelques occupations d’arrosage sur sa terrasse. Voilà
bien le secret de toutes ces fleurs qui ornent son lieu de vie ; Réjane porte
attention et soin à tout ce qui vit autour d’elle. Et Ludivine est là, elle fait partie
de la vie de sa sœur, tout comme Réjane fait partie de l’univers de Ludivine,
désormais.
Un
poids l’a délestée. Après tout, oui, sa sœur, Réjane, si longtemps absente de
sa vie, ne lui veut que du bien. Même si elle a eu un geste criminel en brulant
la maison de leur enfance, Réjane l’accueille ici à bras ouverts. Et tout ce qu’elle
avance, tout ce qu’elle décrit, elle le vit vraiment, elle est en adéquation
totale avec tout ce qu'elle dit.
Ludivine
profite que Réjane lui tourne le dos pour l'observer et la détailler encore plus ; cette
silhouette élancée, ces longs cheveux sombres virevoltant autour d’elle au
rythme de ses déplacements, ses habits choisis avec soin qui épousent parfaitement son corps
élégant. Non, vraiment, ça n’est plus la gamine révoltée de leur adolescence. Ses
bras couverts partiellement d’un léger chemiser laisse deviner l’estompe de ses tatouages sur sa peau. Pas d'ostentation. Juste des tatouages sommes
toutes anodins, communs, et parfaitement d’actualité. Réjane est bien de son
époque, sa parole est en accord avec ce qu’elle dégage, à l’aise en toute
circonstance. Et rien que pour ça, Ludivine relâche encore plus toute résistance
quand Réjane, la voyant sortie de sa torpeur, ajoute tout doucement tout en la
prenant dans ses bras, avec douceur et amour :
-
Ludi, il faut que tu passes à autre
chose. Papa est mort. La maison n’existe plus. Mais toi, Ludi, tu as la vie
devant toi.
EPILOGUE
Depuis
ces retrouvailles, de l’eau est passé sous les ponts. Des torrents d’eau charriant
les souvenirs. Les deux derniers cahiers que Ludivine avait en sa possession,
elle les a jetés par-dessus bord, dans le courant, les regardant s’éloigner d’elle peu
à peu pour rejoindre l’immensité d’un océan pérenne ; Réjane l’a convaincue. Nul
besoin de preuve d’amour. L’intuition et ce qu'offre le présent suffisent.
Depuis ces retrouvailles, Ludivine et Réjane sont inséparables, unies dans l’adversité de leurs
différences et nées de la même matrice.
Depuis
ces retrouvailles, Ludivine explose les possibles, s’émerveille des hasards
heureux qui parsèment son quotidien ; tout ça l’assure que tout est posé comme
il le faut. Tout ça lui souffle qu’elle est sur son chemin, libre et forte à la fois (et à la foi...).
Et puis, enfin, depuis ces retrouvailles, comme Réjane, elle a osé se faire tatouer. Un tatouage discret, mais un tatouage tout de même…
FIN
Sandrinelle
Des gènes errants
(Septembre 2025)

Merci pour ce RdV hebdomadaire que je n’ai jamais manqué . Toute histoire a une fin … Sofi Dup
RépondreSupprimerTu peux être fière d’être allée au bout de cette histoire qui te ressemble évidemment ! Merci d’avoir ouvert ton cœur et de nous avoir partagées tes émotions ♥️ Marie
RépondreSupprimerMerci de nous avoir offert cette histoire , si bien écrite, et qui nous parle a tous d'une certaine manière. Bravo pour ce partage d'émotion et ce temps consacré a quelques personnes lambda comme nous.
RépondreSupprimerI.B.
Merci pour le partage de ce récit presque hebdomadaire. Comment va-t-on faire maintenant ? Continueras-tu à raconter des histoires et/ou des moments ? Gros bisous,
RépondreSupprimer👍👍👍👏😘
RépondreSupprimerC'est une belle fin, merci Sandrine
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